Autumn Leaves – Hubert Beauchamp

AUTUMN  LEAVES

 Au commencement était le big-bang et ce fut l’univers. Le début de l’espace et le début du temps. Puis vint le big band, une autre énergie concentrée : ce jour-là Conilhac est né au jazz !

Depuis vingt ans, dans les Corbières, quand vient le temps des feuilles mortes et des premiers frimas, les pierres commencent à swinguer. Déjà la garrigue, certains jours de printemps, a appris à danser avec des vents complices…

Jazz, richesse naturelle de l’Aude : le gisement est exploité à Conilhac sur le bon tempo. La source ne tarit pas. Et dévalent comme un torrent les saxos impétueux qui roulent des « r » et des cailloux. Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. Il y a les big band et les créateurs d’aujourd’hui, Léogé, Adamo, Pagano, 31 et Tuxedo et d’autres. Qui perpétuent les maîtres anciens. Standards immortels et œuvres de demain. Les puissantes machines ellingtoniennes ont soufflé l’esprit du swing sur le berceau baigné par la Sabatiera, ruisseau paradoxal !

Les riches heures de quelques soirées radieuses enflamment toujours des mémoires chavirées : Maurice Vander en congé de Nougaro, Pierre Michelot, l’homme contrebasse et Pierre Boussaguet. Michel Bismut et Michel Marre aux accents d’ici. Les pianos colorés d’Alain Jean-Marie, de René Bottlang, celui de Laurent de Wilde.

Johnny Griffin face à Olivier Témime, petit géant et jeune loup : subtilité, roublardise contre la fougue ardente d’un Iroquois sur le sentier de la guerre. Dialogue espiègle, lutte sans merci ! Des fous furieux illuminés, venus d’Italie : Enrico Rava, Antonello Salis, une trompette made in Miles et des fioretti parfumées et Ricardo del Fra. Richard Galliano, l’émotion de l’accordéon orphelin d’un piano. Jimmy Gourley, cool, trop cool ; Ravi Coltrane trop bref…

Quelques enchanteurs caressent de leurs baguettes magiques une batterie ensorcelée : François Laudet, Sangoma Everett. Les jazz manouches, la technique Rosenberg, un Escoudé fatigué, des Reinhardt en devenir. Tiempo latino : Orlando Poleo ou Ernesto Tito Puentes et Omar Sosa dans les eaux caraïbes d’une île cubaine arrosée par Keith Jarrett.

Tous ces jazz mêlés, tous les courants du jazz. Bop et rock, middle ou Nouvelle-Orléans. Et les voix enfiévrées qui saturent l’espace : amples, chaudes, rauques… Oh ! Lady be good. Liz, Sarah, Michelle. Et La Velle, la voix. Une voix qui navigue dans l’archipel de la musique, sur l’océan du jazz – jolie croisière -, et Spanky, et Nico…

Les éblouissements d’un public tout neuf qui n’en revient pas, mais en demandera encore : Steve Lacy, sax de légende, au sommet, épuisé mais toujours plus clair, toujours plus libre, à l’ombre du Birdland, à l’ombre tutélaire d’un moine bleu. Et aussi Jacky Terrasson ou Benoît Sourisse. Et Didier Lockwood marquant les dix ans du festival.

Grands moments, moments illustres. Pourtant tout ça ne serait rien s’il n’y avait l’esprit. L’esprit de Conilhac-du-Plat-Pays c’est autre chose : c’est un feeling, une histoire d’amitié, de complicité. Ici le jazz, en même temps qu’il apaise les sentiments, allume des passions. Ici le jazz c’est un grand vin plus que le bourbon, c’est l’automne et le cassoulet, le sens de la fête et celui du détail, des bénévoles et des partenaires, un projet porté par un village tout entier. Just friends.

Alternance de temps forts et de temps faibles, cette balance sans laquelle le jazz n’existerait pas, Conilhac c’est le plaisir, l’émotion. C’est aussi, le chagrin, la tragédie dans la tourmente d’une nuit déchirée où un piano s’est noyé. C’est Michel Olive, le swing au bout des doigts, emporté une nuit d’orage. Over the rainbow. Il avait donné l’envie de poursuivre l’aventure ; à cause de lui elle a failli s’arrêter. Mais c’est pour lui qu’elle se prolonge. Le spectacle continue.

Avec Guy Lafitte, saxophone lyrique et velouté, il a négocié le premier virage du festival. Plus pro, plus pointu… Il a imaginé la Cave à Jazz qui porte aujourd’hui son nom. Les grandes joutes y opposent les gens de la nuit qui réinventent la nuit. Dialogues fraternels, duels fratricides. Rivaux inconciliables… réconciliés au dernier chorus.

Conilhac reconnaît ses fidèles, ceux des premiers soirs. Ils sont incontournables. Ils s’appellent Calvayrac, Léogé, Adamo. Adamo célébré par des élèves devenus grands : un sommet de trompettes. Le témoin est transmis, la relève assurée : Ghost Notes, chœur emblématique mené par un de ces enfants du jazz, Nicolas Grauby, et sa singing family, jouant de cette note fantôme qui servira le rythme, Latin Jam, Butterfly, Smoky Joe… Vincent Calmettes encore et Jean-Michel Cabrol inspiré, torrent impétueux. Après MC5, c’est lui que Glenn Ferris choisit pour l’accompagner sur scène. New Morning : un nouveau matin se lève qui se prolongera encore sur les soirées étoilées des Corbières. Là où souffle le jazz dans la nuit bleue de Conilhac. Bleue comme une note !

 Hubert Beauchamp
texte rédigé en Novembre 2006 pour la 
20ème édition du festival Jazz Conilhac